S. Jérôme / P. H. D. Lacordaire, O.P.
Les Préfaces de Jérôme / Du Culte de Jésus-Christ dans les Écritures
Table des matières
LES PRÉFACES DE SAINT JÉRÔME.
I. LE PROLOGUE CASQUÉ.
Que les Hébreux possèdent vingt-deux lettres, la langue des Syriens et des Chaldéens l'atteste également, langue en grande partie apparentée à l'hébreu ; car eux aussi ont vingt-deux éléments, de même son mais de caractères différents. Les Samaritains écrivent aussi le Pentateuque de Moïse avec le même nombre de lettres, ne différant que par les figures et les traits. Et il est certain qu'Esdras, scribe et docteur de la Loi, après la prise de Jérusalem et la restauration du temple sous Zorobabel, découvrit d'autres lettres que celles dont nous usons à présent, puisque jusqu'à cette époque les caractères des Samaritains et des Hébreux avaient été les mêmes. Dans le livre des Nombres également, ce même dénombrement est mystiquement montré sous le recensement des Lévites et des Prêtres. Et le nom tétragramme du Seigneur, dans certains manuscrits grecs, se trouve exprimé en caractères anciens jusqu'à ce jour. De même, les Psaumes — le trente-sixième, le cent dixième, le cent onzième, le cent dix-huitième et le cent quarante-quatrième — bien qu'ils soient écrits en mètres différents, sont néanmoins tissés selon un alphabet du même nombre. Et les Lamentations de Jérémie, et sa Prière, ainsi que les Proverbes de Salomon à la fin, à partir de l'endroit où il dit : « Qui trouvera une femme vaillante ? », sont comptés selon les mêmes alphabets ou divisions. De plus, cinq lettres chez les Hébreux sont doubles : Caph, Mem, Nun, Pé, Sadé ; car les débuts et les milieux des mots s'écrivent différemment par ces lettres que leurs fins. C'est pourquoi cinq livres aussi sont considérés par la plupart comme doubles : Samuel, Melachim, Dibré hajamim, Esdras, Jérémie avec Cinoth, c'est-à-dire avec ses Lamentations. De même donc qu'il y a vingt-deux éléments par lesquels nous écrivons en hébreu tout ce que nous disons, et que la voix humaine est comprise par leurs formes initiales, de même vingt-deux livres sont dénombrés, par lesquels, comme par des lettres et des commencements, l'enfance encore tendre et nourrie au lait de l'homme juste est instruite dans la doctrine de Dieu.
Le premier livre chez eux s'appelle Bereshith, que nous nommons la Genèse.
Le deuxième, Veelle Semoth, qui est appelé l'Exode.
Le troisième, Vaiicra, c'est-à-dire le Lévitique.
Le quatrième, Vajedabber, que nous appelons les Nombres.
Le cinquième, Elle Haddebarim, qui est désigné comme le Deutéronome.
Ce sont les cinq livres de Moïse, qu'ils appellent proprement Torah, c'est-à-dire la Loi.
Le deuxième ordre, ils le font des Prophètes, et ils commencent par Josué fils de Navé, qui chez eux est appelé Josué ben Noun.
Ensuite ils rattachent Sophetim, c'est-à-dire le livre des Juges. Et dans le même ils incorporent Ruth, parce que son histoire est racontée au temps des Juges.
Le troisième suit : Samuel, que nous appelons le premier et le deuxième des Rois.
Le quatrième, Melachim, c'est-à-dire des Rois, qui est contenu dans le troisième et le quatrième volume des Rois.
Et il est bien préférable de dire Melachim, c'est-à-dire des Rois, que Mamlachot, c'est-à-dire des Royaumes. Car il ne décrit pas les royaumes de nombreuses nations, mais celui d'un seul peuple israélite, qui comprend douze tribus.
Le cinquième est Isaïe.
Le sixième, Jérémie.
Le septième, Ézéchiel.
Le huitième, le livre des Douze Prophètes, qui chez eux est appelé Théré Asar.
Le troisième ordre comprend les Hagiographes.
Et le premier livre commence par Job.
Le deuxième par David, qu'ils comprennent en cinq divisions et un seul volume de Psaumes.
Le troisième est Salomon, ayant trois livres : les Proverbes, qu'ils appellent Mislé, c'est-à-dire Paraboles.
Le quatrième, l'Ecclésiaste, c'est-à-dire Cohéleth.
Le cinquième, le Cantique des Cantiques, qu'ils désignent par le titre Sir Hassirim.
Le sixième est Daniel.
Le septième, Dibré Hajamim, c'est-à-dire Paroles des Jours, que nous pouvons appeler plus expressément la Chronique de toute l'histoire divine ; ce livre est inscrit chez nous comme le premier et le deuxième des Paralipomènes.
Le huitième, Esdras, qui lui aussi semblablement chez les Grecs et les Latins est divisé en deux livres.
Le neuvième, Esther.
Et ainsi les livres de l'ancienne loi s'élèvent également à vingt-deux : c'est-à-dire cinq de Moïse, huit des Prophètes, et neuf des Hagiographes. Bien que certains inscrivent Ruth et Cinoth parmi les Hagiographes et pensent que ces livres doivent être comptés en leur propre nombre, et que par conséquent il y ait vingt-quatre livres de l'ancienne loi — lesquels, sous le nombre de vingt-quatre vieillards, l'Apocalypse de Jean présente adorant l'Agneau et offrant leurs couronnes, les visages prosternés, debout devant les quatre animaux, ayant des yeux devant et derrière, c'est-à-dire regardant dans le passé et dans l'avenir, et criant d'une voix infatigable : Saint, saint, saint, Seigneur Dieu tout-puissant, qui était, et qui est, et qui doit venir.
Ce prologue, comme un commencement casqué des Écritures, peut convenir à tous les livres que nous avons traduits de l'hébreu en latin, afin que nous sachions que tout ce qui est en dehors de ceux-ci doit être placé parmi les apocryphes. Ainsi la Sagesse, qui est communément attribuée à Salomon, et le livre de Jésus fils de Sirach, et Judith, et Tobie, et le Pasteur, ne sont pas dans le canon. Le premier livre des Maccabées, je l'ai trouvé en hébreu. Le second est en grec, ce qui peut se prouver aussi par son style même. Puisqu'il en est ainsi, je te supplie, lecteur, de ne pas considérer mon labeur comme un reproche fait aux anciens. Dans le temple de Dieu, chacun offre ce qu'il peut : les uns offrent de l'or, de l'argent et des pierres précieuses ; les autres offrent du lin fin, de la pourpre, de l'écarlate et de l'hyacinthe ; c'est bien pour nous si nous offrons des peaux et des poils de chèvres. Et pourtant l'Apôtre juge nos parties les plus viles comme les plus nécessaires. C'est pourquoi aussi toute cette beauté du tabernacle, et la distinction de l'Église présente et future à travers chacun de ses éléments, est couverte de peaux et de cilices, et ce qui est le moins précieux repousse l'ardeur du soleil et l'injure des pluies. Lis donc d'abord mon Samuel et mon Melachim — mien, dis-je, mien. Car tout ce que nous avons appris par des traductions plus fréquentes et que nous retenons par des corrections plus soigneuses est nôtre. Et lorsque tu auras compris ce que tu ne savais pas auparavant, estime-moi soit un traducteur, si tu es reconnaissant, soit un paraphraste, si tu es ingrat — bien que je n'aie nullement conscience d'avoir rien changé à la vérité hébraïque. Certes, si tu es incrédule, lis les manuscrits grecs et les latins, et compare-les avec ces opuscules que nous avons récemment corrigés ; et partout où tu les verras en désaccord entre eux, interroge n'importe quel Hébreu auquel tu devrais plutôt accorder ta confiance ; et s'il confirme les nôtres, je pense que tu ne l'estimeras pas un simple devin, comme s'il avait deviné de la même manière que moi dans le même passage. Mais je vous demande aussi, à vous, servantes du Christ (qui oignez de la myrrhe très précieuse de la foi la tête du Seigneur couché à table, qui ne cherchez nullement le Sauveur dans le tombeau, pour qui le Christ est déjà monté vers le Père), que contre les chiens aboyeurs qui sévissent contre moi d'une gueule enragée et parcourent la ville, et se croient savants en cela s'ils dénigrent les autres — opposez les boucliers de vos prières. Moi, connaissant mon humilité, je me souviendrai toujours de cette parole : J'ai dit : Je garderai mes voies, afin de ne point pécher par ma langue. J'ai mis une garde à ma bouche, lorsque le pécheur se dressait contre moi. Je me suis tu, et je me suis humilié, et j'ai gardé le silence même sur les bonnes choses.
II. JÉRÔME À PAULIN.
Frère Ambroise, en m'apportant tes petits présents, m'a remis en même temps une lettre des plus agréables, qui dès le commencement de notre amitié témoignait de la fidélité d'une foi désormais éprouvée et d'une ancienne amitié. Car le véritable lien est celui qui est uni par la colle du Christ, que ne rapprochent ni l'avantage du patrimoine familial, ni la seule présence des corps, ni la flatterie insidieuse et caressante, mais la crainte de Dieu et l'étude des divines Écritures. Nous lisons dans les anciennes histoires que certains hommes parcoururent des provinces, visitèrent des peuples nouveaux et traversèrent les mers, afin de voir en personne ceux qu'ils avaient connus par les livres. Ainsi Pythagore visita les prophètes de Memphis ; ainsi Platon parcourut très laborieusement l'Égypte et se rendit chez Archytas de Tarente, et sur cette côte d'Italie qui s'appelait jadis la Grande-Grèce — de sorte que celui qui était maître à Athènes, puissant, et dont l'enseignement retentissait dans les gymnases de l'Académie, devînt étranger et disciple, préférant apprendre modestement des autres que d'imposer effrontément ses propres idées. Enfin, tandis qu'il poursuivait les lettres comme si elles fuyaient à travers le monde entier, capturé par des pirates et vendu, il obéit même à un tyran très cruel, captif, enchaîné et esclave ; et cependant, parce qu'il était philosophe, il fut plus grand que celui qui l'avait acheté. Nous lisons que certains nobles vinrent des confins les plus reculés d'Espagne et des Gaules vers Tite-Live, dont l'éloquence coulait comme une source de lait ; et ceux que Rome n'avait pas attirés pour la contempler elle-même, la renommée d'un seul homme les y conduisit. Cette époque offrit un prodige inouï et mémorable à travers tous les siècles : que des hommes entrant dans une si grande ville cherchassent quelque chose en dehors de la ville. Apollonius, qu'il fût un magicien, comme le dit le peuple, ou un philosophe, comme le soutiennent les pythagoriciens, pénétra en Perse, franchit le Caucase, traversa les Albanais, les Scythes et les Massagètes, pénétra dans les royaumes les plus opulents de l'Inde ; et enfin, ayant traversé le très large fleuve Phison, il parvint chez les brahmanes, afin d'entendre Hiarchas, assis sur un trône d'or et buvant à la fontaine de Tantale, enseignant parmi quelques disciples la nature, les mouvements des astres et le cours des jours. De là, par les Élamites, les Babyloniens, les Chaldéens, les Mèdes, les Assyriens, les Parthes, les Syriens, les Phéniciens, les Arabes et les Palestiniens, revenu à Alexandrie, il se rendit en Éthiopie, pour voir les gymnosophistes et la très célèbre Table du Soleil sur le sable. Cet homme trouva partout de quoi apprendre, et progressant toujours, il devenait toujours meilleur que lui-même. Philostrate écrivit sur ce sujet très abondamment en huit volumes. Pourquoi parlerais-je des hommes du siècle, quand l'apôtre Paul, vase d'élection et docteur des nations, qui parlait de la conscience d'un si grand hôte résidant en lui — « Cherchez-vous une preuve de celui qui parle en moi, le Christ ? » — après avoir parcouru Damas et l'Arabie, monta à Jérusalem pour voir Pierre et demeura auprès de lui quinze jours ? Car par ce mystère de la semaine et de l'octave, le futur prédicateur des nations devait être instruit. Et de nouveau après quatorze ans, ayant pris avec lui Barnabé et Tite, il exposa l'Évangile aux Apôtres, de peur qu'il ne courût ou n'eût couru en vain. Car la voix vivante possède je ne sais quelle force cachée, et versée de la bouche de l'auteur dans les oreilles du disciple, elle résonne avec plus de puissance. C'est pourquoi aussi Eschine, lorsqu'il était en exil à Rhodes et que l'on lisait ce discours de Démosthène qu'il avait prononcé contre lui, tandis que tous s'émerveillaient et le louaient, soupira et dit : « Que serait-ce si vous aviez entendu la bête elle-même faisant retentir ses propres paroles ! » Je ne dis pas cela parce qu'il y aurait en moi quelque chose de tel que tu puisses souhaiter entendre de moi ou désirer apprendre, mais parce que ton ardeur et ton zèle pour l'étude doivent être approuvés en eux-mêmes, même sans nous. Un esprit docile est louable même sans maître. Nous considérons non pas ce que tu trouves, mais ce que tu cherches. La cire molle, facile à façonner, même si les mains de l'artisan et du sculpteur sont oisives, est néanmoins par sa vertu tout ce qu'elle peut être. L'apôtre Paul se glorifie d'avoir appris la loi de Moïse et les Prophètes aux pieds de Gamaliel, afin qu'armé d'armes spirituelles, il pût ensuite dire avec confiance : « Les armes de notre combat ne sont pas charnelles, mais puissantes devant Dieu pour la destruction des forteresses, détruisant les desseins et toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu, et réduisant toute pensée captive à l'obéissance du Christ, et prêts à soumettre toute désobéissance. » Il écrit à Timothée, instruit dès l'enfance dans les saintes lettres, et l'exhorte à l'étude de la lecture, de peur qu'il ne néglige la grâce qui lui a été donnée par l'imposition des mains du presbytère. Il prescrit à Tite que, parmi les autres vertus de l'évêque, qu'il a dépeintes en un bref discours, il choisisse aussi en lui la science des Écritures : « Retenant fermement, dit-il, la parole fidèle conforme à la doctrine, afin qu'il soit capable d'exhorter selon la saine doctrine et de réfuter ceux qui contredisent. » Car en vérité la sainte rusticité ne profite qu'à elle-même : et autant elle édifie l'Église du Christ par le mérite de sa vie, autant elle nuit si elle ne résiste pas à ceux qui la détruisent. Le prophète Malachie, ou plutôt le Seigneur par Aggée, dit : « Interroge les prêtres sur la loi. » Si grande est la charge du prêtre de répondre quand on l'interroge sur la loi. Et dans le Deutéronome nous lisons : « Interroge ton père et il te l'annoncera ; tes anciens, et ils te le diront. » Au psaume cent dix-huitième également : « Tes ordonnances étaient mon cantique au lieu de mon pèlerinage. » Et dans la description de l'homme juste, quand David le comparait à l'arbre de vie qui est dans le paradis, parmi les autres vertus il ajouta ceci : « Sa volonté est dans la loi du Seigneur, et il méditera sa loi jour et nuit. » Daniel, à la fin de la très sainte vision, dit que les justes brilleront comme les étoiles, et les intelligents, c'est-à-dire les savants, comme le firmament. Tu vois combien diffèrent l'une de l'autre la juste rusticité et la justice savante. Les uns sont comparés aux étoiles, les autres au ciel. Bien que selon la vérité hébraïque les deux puissent s'entendre des savants. Car ainsi nous lisons chez eux : « Ceux qui auront été savants brilleront comme la splendeur du firmament ; et ceux qui en instruisent beaucoup dans la justice, comme les étoiles dans les éternités perpétuelles. » Pourquoi l'apôtre Paul est-il appelé vase d'élection ? Assurément parce qu'il était un arsenal de la loi et des saintes Écritures. Les pharisiens sont stupéfaits de la doctrine du Seigneur ; et ils s'étonnent de Pierre et de Jean, de ce qu'ils connaissent la loi sans avoir appris les lettres. Car ce que l'exercice et la méditation quotidienne de la loi accordent d'ordinaire aux autres, l'Esprit Saint le leur suggérait, et ils étaient, selon ce qui est écrit, enseignés de Dieu. Le Sauveur avait accompli douze ans, et interrogeant dans le temple les anciens sur des questions de la loi, il enseigne davantage par la sagesse de ses questions. À moins peut-être que nous n'appelions Pierre un rustre, Jean un rustre — dont l'un et l'autre pouvait dire : « Même si je suis inhabile dans le discours, je ne le suis pas dans la science. » Jean un rustre, un pêcheur, un ignorant ? Et d'où, je le demande, cette parole : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » ? Car le Verbe (Logos) en grec signifie bien des choses : il est à la fois parole, et raison, et calcul, et la cause de chaque chose par laquelle subsistent tous les êtres qui existent — toutes choses que nous comprenons à juste titre dans le Christ. Cela, le savant Platon ne le connut pas ; cela, l'éloquent Démosthène l'ignora. « Je détruirai, dit-il, la sagesse des sages, et la prudence des prudents, je la réprouverai. » La vraie sagesse détruira la fausse sagesse ; et bien que la folie de la prédication de la croix existe, cependant Paul parle de la sagesse parmi les parfaits — sagesse, toutefois, non de ce siècle, ni des princes de ce siècle, qui est anéantie ; mais il annonce la sagesse de Dieu cachée dans le mystère, que Dieu a prédestinée avant les siècles. La sagesse de Dieu, c'est le Christ ; car le Christ est la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu. Cette sagesse est cachée dans le mystère, au sujet de laquelle le titre du neuvième psaume est inscrit, « Pour les choses cachées du Fils, » en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Et celui qui était caché dans le mystère a été prédestiné avant les siècles ; mais prédestiné et préfiguré dans la Loi et les Prophètes. C'est pourquoi les Prophètes sont aussi appelés voyants, parce qu'ils voyaient celui que les autres ne voyaient pas. Abraham vit son jour et se réjouit. Les cieux s'ouvraient à Ézéchiel qui étaient fermés au peuple pécheur. « Dévoile, dit David, mes yeux, et je contemplerai les merveilles de ta loi. » Car la loi est spirituelle, et il faut une révélation pour qu'elle soit comprise, et c'est le visage dévoilé que nous contemplons la gloire de Dieu. Un livre scellé de sept sceaux est montré dans l'Apocalypse ; que si tu le donnes à un homme qui connaît les lettres pour qu'il le lise, il te répondra : Je ne le puis, car il est scellé. Combien aujourd'hui croient connaître les lettres, tiennent le livre scellé, et ne peuvent l'ouvrir, si ce n'est celui qui l'ouvre, qui possède la clef de David, qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n'ouvre ! Dans les Actes des Apôtres, le saint Eunuque — ou plutôt l'homme (car c'est ainsi que l'Écriture le nomme) — alors qu'il lisait le prophète Isaïe, interrogé par Philippe : « Crois-tu comprendre ce que tu lis ? répondit : Comment le pourrais-je, si personne ne m'enseigne ? » Moi (pour parler de moi un instant), je ne suis ni plus saint que cet eunuque ni plus studieux — lui qui vint d'Éthiopie, c'est-à-dire des extrémités du monde, au temple, quitta la cour royale, et fut un si grand amant de la loi et de la science divine qu'il lisait les saintes lettres même dans son char. Et pourtant, bien qu'il tînt le livre, conçût les paroles du Seigneur dans sa pensée, les roulât sur sa langue et les fît résonner sur ses lèvres, il ignorait celui qu'il vénérait sans le connaître dans le livre. Philippe vint et lui montra Jésus, qui demeurait caché, enfermé dans la lettre. Ô merveilleuse puissance du maître ! À la même heure l'eunuque croit, est baptisé, devient fidèle et saint ; et le maître trouva plus dans le disciple, plus dans la source désertique de l'Église que dans le temple doré de la synagogue. Ces choses ont été effleurées brièvement par moi (car l'étroitesse d'une lettre ne permettait pas de m'étendre plus loin), afin que tu comprennes que tu ne peux entrer dans les saintes Écritures sans un guide qui montre le chemin. Je ne dis rien des grammairiens, des rhéteurs, des philosophes, des géomètres, des dialecticiens, des musiciens, des astronomes, des astrologues et des médecins, dont la science est des plus utiles aux mortels et se divise en trois parties : la théorie, la méthode et la pratique. J'en viens aux arts mineurs, qui sont administrés non tant par la langue que par la main. Les agriculteurs, les maçons, les forgerons, les bûcherons, de même que les lainiers et les foulons, et les autres qui fabriquent divers ustensiles et de modestes ouvrages — sans maître, ils ne peuvent être ce qu'ils souhaitent être. Ce qui est du ressort des médecins, les médecins le promettent ; les artisans manient les ouvrages des artisans. L'art des Écritures est le seul que tous partout revendiquent pour eux-mêmes. Savants et ignorants, nous écrivons tous des poèmes sans distinction. De celui-ci la vieille bavarde, de celui-là le vieillard radoteur, de cet autre le sophiste verbeux, tous s'emparent, le déchirent, l'enseignent avant de l'avoir appris. D'autres, le sourcil levé, pesant de grands mots, philosophent sur les saintes lettres parmi de petites femmes. D'autres apprennent (ô honte !) des femmes ce qu'ils enseignent aux hommes ; et comme si cela ne suffisait pas, avec une certaine facilité de parole — que dis-je, une audace — ils exposent aux autres ce qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Je ne dis rien de ceux qui me ressemblent, qui, s'ils sont peut-être venus aux saintes Écritures après les lettres profanes, et ont charmé les oreilles du peuple par un discours poli, pensent que tout ce qu'ils ont dit est la loi de Dieu ; et ils ne daignent pas savoir ce que les Prophètes, ce que les Apôtres ont voulu dire, mais ils adaptent à leur propre sens des témoignages incongrus — comme si c'était une grande chose, et non le genre d'enseignement le plus vicieux, que de corrompre les sentences et de tirer à sa propre volonté une Écriture qui résiste. Comme si nous n'avions pas lu les centons homériques et les centons virgiliens, et comme si nous ne pouvions pas aussi appeler Virgile chrétien sans le Christ, parce qu'il a écrit :
« Déjà la Vierge revient, les règnes de Saturne reviennent ;
Déjà une nouvelle race descend du haut du ciel. »
Et le Père parlant au Fils :
« Mon fils, ma force, ma grande puissance à toi seul. »
Et après les paroles du Sauveur sur la croix :
« Il rappelait de telles choses, et demeurait immobile. »
Ce sont là des choses puériles, semblables aux jeux des charlatans — enseigner ce que l'on ignore ; ou plutôt, pour parler avec indignation, ne pas même savoir que l'on ne sait pas.
Assurément la Genèse est parfaitement claire, dans laquelle la création du monde, l'origine du genre humain, la division de la terre, la confusion des langues et des nations, est écrite jusqu'à la sortie des Hébreux.
L'Exode est ouvert avec ses dix plaies, son Décalogue, ses préceptes mystiques et divins.
Le livre du Lévitique est à portée de main, dans lequel les sacrifices particuliers, et presque chaque syllabe, les vêtements d'Aaron et tout l'ordre lévitique respirent les mystères célestes.
Les Nombres ne contiennent-ils pas les mystères de toute l'arithmétique, de la prophétie de Balaam et des quarante-deux campements à travers le désert ?
Le Deutéronome aussi, seconde loi et préfiguration de la loi évangélique — ne contient-il pas les choses antérieures de telle manière que pourtant tout est nouveau à partir de l'ancien ? Jusqu'ici Moïse, jusqu'ici le Pentateuque, dont les cinq paroles suffisent à l'Apôtre, qui se glorifie de vouloir les prononcer dans l'Église.
Job, modèle de patience — quels mystères n'embrasse-t-il pas dans son discours ? Il commence en prose, coule en vers et s'achève en langage prosaïque ; et il détermine toutes les lois de la dialectique par la proposition, l'assomption, la confirmation et la conclusion. Chacune de ses paroles est pleine de sens. Et (pour ne rien dire du reste) il prophétise la résurrection des corps de telle sorte que personne n'en a écrit ni plus clairement ni plus prudemment. « Je sais, dit-il, que mon rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je ressusciterai de la terre ; et de nouveau je serai revêtu de ma peau, et dans ma chair je verrai Dieu, que je verrai moi-même, et mes yeux le contempleront, et non un autre. Cette espérance est déposée dans mon sein. »
J'en viens à Josué fils de Navé, qui porte la figure du Seigneur non seulement par ses actes mais même par son nom ; il traverse le Jourdain, renverse les royaumes des ennemis, partage la terre au peuple victorieux, et à travers chaque cité, chaque village, chaque montagne, chaque fleuve, chaque torrent et chaque limite, il décrit les royaumes spirituels de l'Église et de la Jérusalem céleste.
Dans le livre des Juges, autant de princes du peuple, autant de figures.
Ruth la Moabite accomplit la prophétie d'Isaïe, qui dit : « Envoie l'agneau, Seigneur, le dominateur de la terre, du rocher du désert à la montagne de la fille de Sion. »
Samuel, dans la mort d'Héli et le meurtre de Saül, montre l'ancienne loi abolie. En outre, en Sadoc et en David, il atteste les mystères d'un sacerdoce nouveau et d'un empire nouveau.
Melachim, c'est-à-dire le troisième et le quatrième livre des Rois, de Salomon jusqu'à Jéchonias, et de Jéroboam fils de Nabat jusqu'à Osée, qui fut emmené chez les Assyriens, décrit le royaume de Juda et le royaume d'Israël. Si tu regardes l'histoire, les mots sont simples ; si tu examines le sens caché dans le texte, c'est la petitesse de l'Église et les guerres des hérétiques contre l'Église qui sont racontées.
Les douze prophètes, resserrés dans l'étroit espace d'un seul volume, préfigurent bien autre chose que ce que la lettre fait entendre.
Osée nomme fréquemment Éphraïm, Samarie, Joseph, Jezraël, une épouse de fornication, des enfants de fornication, et une femme adultère enfermée dans la chambre de son mari, assise longtemps dans le veuvage, et sous des vêtements de deuil, attendant le retour de son époux vers elle.
Joël, fils de Phatuel, décrit la terre des douze tribus consumée par la chenille, la sauterelle, le criquet et la rouille dévastatrice ; et qu'après le renversement du premier peuple, l'Esprit Saint serait répandu sur les serviteurs et les servantes de Dieu, c'est-à-dire sur les cent vingt noms de croyants, et serait répandu dans le cénacle de Sion. Ces cent vingt, montant graduellement par degrés de un jusqu'à quinze, produisent le nombre de quinze marches, qui sont mystiquement contenues dans le Psautier.
Amos, berger et rustre, cueillant les mûres des ronces, ne peut être expliqué en quelques mots. Car qui peut dignement exprimer les trois ou quatre crimes de Damas, de Gaza, de Tyr, d'Édom, des fils d'Ammon et de Moab, et au septième et huitième degré, de Juda et d'Israël ? Celui-ci parle aux vaches grasses qui sont sur la montagne de Samarie, et atteste que la maison plus grande et la plus petite tomberont. Il voit lui-même le créateur de la sauterelle, et le Seigneur se tenant sur un mur enduit ou d'adamant, et un crochet de fruits attirant les châtiments sur les pécheurs, et une famine dans la terre — non une famine de pain, ni une soif d'eau, mais d'entendre la parole de Dieu.
Abdias, dont le nom signifie serviteur de Dieu, tonne contre Édom, l'homme sanguinaire et terrestre ; et il frappe d'une lance spirituelle celui qui fut toujours le rival de son frère Jacob.
Jonas, la très belle colombe, préfigurant la passion du Seigneur par son propre naufrage, rappelle le monde à la pénitence, et sous le nom de Ninive annonce le salut aux nations.
Michée de Moresheth, cohéritier du Christ, annonce la dévastation de la fille du brigand, et met le siège contre elle, parce qu'elle a frappé la joue du juge d'Israël.
Nahum, consolateur du monde, gourmande la cité du sang, et après sa destruction dit : « Voici sur les montagnes les pieds de celui qui évangélise et qui annonce la paix. »
Habacuc, le lutteur fort et inflexible, se tient sur sa garde et affermit son pied sur la forteresse, afin de contempler le Christ en croix et de dire : « Sa gloire a couvert les cieux, et la terre est pleine de sa louange. Sa splendeur sera comme la lumière ; des cornes sont dans ses mains : là est cachée sa force. »
Sophonie, la sentinelle et le connaisseur des secrets de Dieu, entend le cri de la Porte des Poissons, et le hurlement du Second Quartier, et la destruction venant des collines. Il proclame aussi un hurlement pour les habitants du Mortier, parce que tout le peuple de Chanaan s'est tu, et tous ceux qui étaient enveloppés d'argent ont péri.
Aggée, en fête et joyeux, qui a semé dans les larmes pour moissonner dans la joie, bâtit le temple détruit, et introduit Dieu le Père parlant : « Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et la terre ferme, et je remuerai toutes les nations, et le Désiré de toutes les nations viendra. »
Zacharie, qui se souvient de son Seigneur, multiple en prophétie, voit Jésus revêtu de vêtements sordides, et la pierre aux sept yeux, et le candélabre d'or avec autant de lampes que d'yeux, et aussi deux oliviers à gauche et à droite de la lampe ; de sorte qu'après les chevaux noirs, roux, blancs et tachetés, et les quadriges dispersés d'Éphraïm et le cheval de Jérusalem, il prophétise et proclame un roi pauvre, assis sur un ânon, fils d'une ânesse sous le joug.
Malachie, ouvertement, et à la fin de tous les Prophètes, au sujet du rejet d'Israël et de la vocation des nations : « Je n'ai pas de plaisir en vous, dit le Seigneur des armées, et je n'accepterai pas d'offrande de votre main. Car du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon nom est grand parmi les nations ; et en tout lieu on sacrifie et on présente à mon nom une oblation pure. »
Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et Daniel — qui peut les comprendre ou les exposer ? Le premier me semble tisser non pas une prophétie, mais un Évangile.
Le second entrelace une verge d'amandier, une marmite en ébullition du côté de l'aquilon, un léopard dépouillé de ses couleurs, et un quadruple alphabet en mètres différents.
Le troisième a son commencement et sa fin enveloppés de si grandes obscurités que chez les Hébreux ces parties, ainsi que le début de la Genèse, ne se lisent pas avant l'âge de trente ans.
Le quatrième, certes le dernier des quatre prophètes, connaisseur des temps et de la pierre du monde entier taillée de la montagne sans le secours des mains et renversant tous les royaumes, les proclame en un discours clair.
David, notre Simonide, notre Pindare et notre Alcée, notre Horace aussi, notre Catulle et notre Sérénus, fait retentir le Christ sur la lyre, et sur le psaltérion à dix cordes fait lever le ressuscité des enfers.
Salomon, le pacifique et le bien-aimé du Seigneur, corrige les mœurs, enseigne la nature, unit l'Église au Christ, et chante le doux épithalame des saintes noces.
Esther, dans la figure de l'Église, délivre le peuple du danger ; et Aman tué — dont le nom signifie iniquité — elle transmet à la postérité les parts du festin et un jour de fête.
Le livre des Paralipomènes, c'est-à-dire l'abrégé de l'Ancien Testament, est si grand et de telle nature que quiconque voudrait s'arroger sans lui la science des Écritures se rendrait ridicule. Car à travers chacun de ses noms et chacune des jointures de ses mots, sont touchées les histoires omises dans les livres des Rois, et d'innombrables questions de l'Évangile sont expliquées.
Esdras et Néhémie — c'est-à-dire aide et consolateur de par le Seigneur — sont resserrés en un seul volume ; ils restaurent le temple, relèvent les murs de la cité ; et toute cette multitude de peuple retournant dans la patrie, et le dénombrement des prêtres, des lévites, des Israélites et des prosélytes, et les travaux des murs et des tours répartis entre chaque famille — ils présentent une chose à la surface et en retiennent une autre dans la moelle. Tu vois que moi, emporté par l'amour des Écritures, j'ai dépassé la juste mesure d'une lettre, et que cependant je n'ai pas accompli ce que je voulais. Nous avons seulement appris ce que nous devons connaître, ce que nous devons désirer, afin que nous aussi nous puissions dire : « Mon âme a désiré ardemment désirer tes ordonnances en tout temps. » Pour le reste, ce mot de Socrate s'accomplit en nous : « Je sais seulement ceci, que je ne sais rien. »
Touchons brièvement aussi au Nouveau Testament.
Matthieu, Marc, Luc et Jean — le quadrige du Seigneur et le vrai Chérubin, dont le nom s'interprète « multitude de science » — sont couverts d'yeux sur tout le corps ; des étincelles jaillissent, des éclairs courent de toutes parts ; ils ont les pieds droits tendant vers le haut, le dos ailé et volant partout ; ils se tiennent mutuellement et sont entrelacés les uns dans les autres, et comme une roue dans une roue ils tournent, et vont partout où le souffle de l'Esprit Saint les conduit.
L'apôtre Paul écrit à sept Églises ; car la huitième, aux Hébreux, est placée par la plupart hors du nombre. Il instruit Timothée et Tite, et intercède auprès de Philémon en faveur d'un esclave fugitif. Sur quoi je pense qu'il vaut mieux se taire que d'écrire peu.
Les Actes des Apôtres semblent certes faire résonner une simple histoire et tisser l'enfance de l'Église naissante ; mais si nous savons que leur auteur, Luc, est médecin, dont la louange est dans l'Évangile, nous observerons pareillement que toutes ses paroles sont un remède pour l'âme languissante.
Jacques, Pierre, Jean et Jude publièrent sept Épîtres, aussi mystiques que concises, et à la fois courtes et longues — courtes en mots, longues en pensées — de sorte que rare est celui qui n'y tâtonne pas aveuglément en les lisant.
L'Apocalypse de Jean renferme autant de mystères que de mots. J'en ai trop peu dit : toute louange est inférieure au mérite du livre. Dans chacun de ses mots, de multiples sens sont cachés. Je t'en prie, frère très cher, vis au milieu de ces choses, médite-les, ne connais rien d'autre, ne cherche rien d'autre. Ne te semble-t-il pas que c'est déjà ici-bas une demeure du royaume céleste ? Je ne veux pas que tu sois choqué par la simplicité, et pour ainsi dire la pauvreté, des mots dans les saintes Écritures, qui ont été produites soit par la faute des traducteurs, soit à dessein, afin qu'elles instruisent plus facilement une assemblée sans culture, et que dans une seule et même phrase le savant entende une chose et l'ignorant une autre. Je ne suis pas assez impudent et obtus pour promettre que je connais ces choses et que je puis en saisir les fruits dont les racines sont fixées dans le ciel ; mais j'avoue que je le désire. Je me préfère à celui qui reste assis sans rien faire ; refusant d'être maître, je me propose comme compagnon. À celui qui demande, il est donné ; à celui qui frappe, il est ouvert ; celui qui cherche trouve. Apprenons sur la terre la science qui durera pour nous dans le ciel. Je te recevrai à bras ouverts, et (pour balbutier quelque chose de sot, après l'enflure d'Hermagoras) quoi que tu cherches, je m'efforcerai de le savoir avec toi. Tu as ici ton frère très aimant Eusèbe, qui a doublé pour moi la grâce de ta lettre en rapportant la droiture de tes mœurs, ton mépris du siècle, ta fidélité en amitié et ton amour du Christ. Car ta prudence et la grâce de ton éloquence, la lettre elle-même les révélait même sans lui. Hâte-toi, je t'en prie, et plutôt que de dénouer la corde de la barque prise dans les brisants, coupe-la. Nul qui s'apprête à renoncer au siècle ne peut utilement vendre ce qu'il a méprisé pour le vendre. Tout ce que tu auras dépensé de tes biens, compte-le comme un gain. C'est un ancien dicton : l'avare manque autant de ce qu'il a que de ce qu'il n'a pas. Pour le croyant, le monde entier est richesse ; pour l'incrédule, même une obole fait défaut. Vivons comme n'ayant rien, et cependant possédant tout. La nourriture et le vêtement sont les richesses des chrétiens. Si tu as tes biens en ton pouvoir, vends-les ; si tu ne les as pas, rejette-les. À celui qui prend ta tunique, il faut aussi abandonner le manteau. Assurément, à moins que toi, remettant toujours au lendemain et traînant de jour en jour, tu ne vendes prudemment et pas à pas tes petites possessions, le Christ n'a pas de quoi nourrir ses pauvres. Il a tout donné à Dieu, celui qui s'est offert lui-même. Les apôtres n'abandonnèrent qu'une barque et des filets. La veuve jeta deux petites pièces dans le trésor, et elle est préférée aux richesses de Crésus. Il méprise facilement toutes choses, celui qui pense toujours qu'il va mourir.
DU CULTE DE JÉSUS-CHRIST DANS LES ÉCRITURES.
Hac epistola, ex opere cui titulus, Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, par le P. H. D. Lacordaire, Paris, 1858, apud Poussielgue-Rusand, tum Auctoris, tum Editoris benigno concessu excepta, editionem nostram locupletari, imo exornari, ex Lectoribus nemo non gratus accipiet.
Le premier lieu où l'on rencontre ceux que l'on aime, c'est leur histoire. L'histoire est le passé de la vie se survivant à lui-même dans un souvenir écrit. Il n'y aurait pas d'amitié, si la mémoire ne ressuscitait dans l'âme et n'y tenait présents ceux à qui nous avons donné notre cœur. C'est là qu'ils vivent de notre propre vie, là que nous les voyons avec nous, là que leurs traits et leurs actions demeurent empreints et se conservent dans un relief qui fait partie de notre être. Mais la mémoire, même la plus fidèle, est courte par quelques endroits, et, si elle veut se transmettre à d'autres en leur léguant l'image aimée, il faut qu'elle se transforme en histoire et se grave sur un airain qui méprise le temps. L'histoire est la mémoire d'un siècle immortalisé. Par elle, les générations se rapprochent, et, si pressées qu'elles soient dans leur cours et leur disparition, elles puisent au foyer du souvenir l'unité qui fait leur âme et leur parenté. Un homme qui n'a pas d'histoire est tout entier dans sa tombe; un peuple qui n'a pas dicté la sienne n'est pas encore né.
D'où il suit que la religion, étant la première entre toutes les choses humaines, doit avoir une histoire qui soit aussi la première, et que Jésus-Christ étant le centre et le fondement de la religion, doit tenir aux annales du monde une place qu'aucun autre, conquérant, philosophe ou législateur ne saurait atteindre. Ainsi en est-il, mon cher Emmanuel. On a beau creuser l'antiquité ou redescendre aux âges nouveaux, rien n'apparaît avec le caractère de nos Écritures, ni rien avec la majesté de Jésus-Christ. Je ne m'arrête pas à vous le montrer; je l'ai fait ailleurs, et il est entendu qu'entre vous et moi ce n'est pas la question d'apologie qui nous préoccupe, mais la question de la vie, c'est-à-dire de connaître et d'aimer Dieu par la connaissance et l'amour de Jésus-Christ.
Or, soit pour connaître, soit pour aimer, il faut s'approcher de l'objet qui a conquis les pressentiments de notre cœur, le regarder, l'étudier, y revenir sans qu'aucune lassitude interrompe jamais cette ardeur de découverte et de possession; et, si la mort ou l'absence l'ont enlevé de nos yeux, si les siècles ont jeté entre lui et nous de longs intervalles, c'est à son histoire qu'il faut le redemander. N'avez-vous pas remarqué, dans le cours de vos études classiques, l'incompréhensible et divine magie de l'histoire? D'où vient que la Grèce est pour nous comme une patrie qui ne meurt pas? D'où vient que Rome, avec sa tribune et ses guerres, nous poursuit encore de son invincible image, et domine de ses grandeurs éteintes une postérité qui n'est pas la sienne? Pourquoi ces noms de Miltiade et de Thémistocle, pourquoi ces champs de Marathon et de Salamine, au lieu d'être des tombeaux oubliés, sont-ils des choses de notre âge, des couronnes tressées hier, des acclamations qui retentissent et s'attachent à nos entrailles pour les ébranler? Je ne puis, quoi que je fasse, me dérober à leur puissance; je suis Athénien, Romain, j'habite au pied du Parthénon, et j'écoute en silence au bas de la roche Tarpéienne, Cicéron qui me parle et qui m'émeut. C'est l'histoire qui fait cela. Une page écrite il y a deux mille ans a vaincu ces deux mille ans, elle en vaincra deux mille encore, et ainsi toujours jusqu'à ce que l'éternité remplace le temps, et que Dieu, qui est tout l'avenir, soit aussi pour nous tout le passé. Mais vous entendez bien que cet empire sur la mémoire des hommes n'appartient pas à la première page venue écrite par le premier scribe venu sur n'importe quels gestes de ses contemporains. Non, l'histoire est un privilège, un don fait au génie en faveur des grands peuples et des grandes choses. Il n'y a pas d'histoire du Bas-Empire, il n'y en aura jamais; c'est Rome qui a fait Tite-Live avant de mourir, et c'est elle encore qui inspirait Tacite, en lui ramenant sous Néron l'âme de ses consuls.
Mais qu'est-ce que Rome ou la Grèce devant le christianisme? Qu'est-ce qu'Alexandre ou César devant Jésus-Christ? La religion n'est pas l'intérêt d'un peuple, elle est celui de l'humanité; son histoire n'est pas l'histoire d'un homme, elle est celle de Dieu. Et si Dieu a donné des historiens à quelques nations parce qu'elles avaient des vertus, et à quelques hommes parce qu'ils avaient du génie, que n'aura-t-il pas fait pour son Fils unique, prédestiné dès l'origine à venir parmi nous, et à remplir de sa présence tous les temps et tous les lieux? L'histoire de Jésus-Christ est l'histoire du ciel et de la terre. Là sont et doivent être les plans de Dieu sur le monde, les lois primordiales et universelles, les commencements des races, la succession des événements qui ont agi sur le cours général des choses humaines, les directions de la providence, les prophéties de l'avenir, l'élection des peuples et des siècles, la gloire des hommes prédestinés aux desseins éternels, la lutte du bien contre le mal dans ses manifestations les plus profondes, la promulgation authentique de la vérité, et enfin, par-dessus tout, du sommet à la base, la figure du Christ éclairant tout de sa lumière et de sa beauté. Vous reconnaissez à ces traits nos saintes Écritures; vous savez qu'elles ont été tracées sous l'inspiration du souffle de Dieu, qui a mû la volonté des écrivains, suscité et dirigé leurs pensées, et qu'ainsi elles ne sont pas seulement un édifice admirable d'antiquité, d'unité et de sainteté, mais un édifice divin, l'ouvrage substantiel de la vérité infinie, où les prophètes n'ont mis que le vêtement de leur style et l'accent de leur âme, afin qu'il y eût de l'homme en cela comme en tout, et que l'immuable divinité du fond apparût d'autant plus à travers les accidents variables de l'élément humain. Œuvre de quatre mille ans, la main de plusieurs y apparaît, mais une seule intelligence y préside, et c'est la rencontre de l'un et du multiple dans une si longue durée qui est le premier miracle de cette sublime rédaction. Quand on l'ouvre sans en connaître le véritable auteur, comme un simple livre, on ne peut résister à l'ascendant de son caractère, et on y reconnaît, à tout le moins, le monument d'histoire, de législation, de morale et d'éloquence le plus étonnant qui soit sous le ciel. Mais pour nous, qui savons quel a été l'historien, quels le législateur et le poète, un bien autre sentiment s'empare de nous : ce n'est pas l'admiration seulement ni la stupeur, c'est l'adoration de la foi et le tressaillement d'une gratitude surnaturelle. Là, dès la première ligne, viennent tomber à nos pieds l'erreur de l'homme enfant et l'erreur de l'homme dégénéré, les fictions de l'idolâtrie, qui voit Dieu partout, et les négations du panthéisme, qui ne le voit nulle part. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (1). De ce premier mot au dernier : Que la grâce de Notre-Seigneur soit avec vous tous (2), la lumière marche en croissant toujours, semblable à un soleil qui n'aurait pas de déclin, et dont l'ascension continue augmenterait à tout instant l'éclat et la chaleur. Ce n'est plus une écriture, c'est une parole; ce n'est plus une lettre morte cachant sous ses plis des vérités découvertes par le raisonnement et l'observation, c'est une parole vivante, la parole éternelle de Dieu.
Quel mot, Emmanuel, la parole de Dieu! Il n'y a rien de plus doux que la parole de l'homme quand elle sort d'une intelligence droite et d'un cœur qui nous aime; elle nous pénètre, elle nous touche, elle nous charme, elle endort nos douleurs et exalte nos joies, elle est le baume et l'encens de notre vie. Que doit-ce être de la parole de Dieu pour qui sait la reconnaître et l'entendre? Que doit-ce être de pouvoir se dire : Dieu a inspiré cette pensée; c'est lui qui me parle en elle, c'est à moi qu'elle est dite, c'est moi qui l'écoute? Et lorsqu'on en est venu, de page en page, à la parole même de Jésus-Christ, à cette parole qui n'a plus été une simple inspiration intérieure et prophétique, mais le souffle sensible de la divinité, l'expression palpable du Verbe de Dieu, entendue des foules aussi bien que des disciples, que reste-t-il qu'à se taire aux pieds du maître, et à laisser retentir dans notre âme l'écho de sa bouche?
L'Écriture est tout ensemble l'histoire de Jésus-Christ et la parole de Dieu. Elle a d'un bout à l'autre ce double caractère. Dès la première page, sous les ombrages émus du paradis terrestre, elle nous annonce la venue du Sauveur des hommes. Cette promesse, transmise aux patriarches, prend de livre en livre une clarté qui remplit tous les événements et les pousse vers l'avenir comme une préparation et une préfiguration de ce qui est attendu. Le peuple de Dieu se forme dans l'exil et le combat; Jérusalem se fonde, Sion s'élève; la race du Messie se détachant du fond primitif des tribus patriarchales, s'épanouit en David, qui passe des troupeaux de Bethléem au trône de Juda, et de là contemple et chante le fils qui lui naîtra de sa postérité pour être le roi d'un royaume sans fin (1). Les Prophètes reprennent sur le tombeau de David la harpe des jours qui ne sont pas encore; ils suivent Juda dans ses malheurs, ils l'accompagnent dans sa captivité; Babylone entend, au bord de ses fleuves, la voix des saints qu'elle ignore, et Cyrus, son vainqueur, lui parle du Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui lui a ordonné de rebâtir le temple de Jérusalem. Ce temple renaît. Il écoute les gémissements et les ardeurs des derniers prophètes, et, après un intervalle, après avoir été souillé par les nations et purifié par les Machabées, il voit venir le Fils de Dieu dans les bras d'une Vierge, et, de ses portiques au sanctuaire, du sanctuaire au Saint des saints, il se redit la parole suprême du vieillard Siméon: Maintenant, Seigneur, vous laisserez aller votre serviteur en paix, selon votre promesse, parce que mes yeux ont vu votre salut, le salut que vous avez préparé à la face de tous les peuples, pour être la lumière de leur révélation et la gloire de votre peuple d'Israël (2). Jésus-Christ est venu. L'Évangile succède à la loi et aux prophéties, et la vérité, accomplissant la figure, resplendit sur le passé, qu'elle explique après en avoir reçu le témoignage. Tous les temps se rencontrent dans le Christ, et l'histoire prend sous ses pas son éternelle unité. C'est lui qui est tout désormais, c'est à lui que tout se rapporte, de lui que tout procède; il a tout créé, et il jugera tout. Le Jourdain le reçoit dans ses eaux sous la main du précurseur qui le baptise; les montagnes le voient gravir leur pente suivi de tout un peuple, et elles entendent de sa bouche cette parole qu'aucun autre n'avait encore proférée : Bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui pleurent. Les lacs prêtent leurs bords à ses discours, et leurs flots à ses miracles. D'humbles pêcheurs plient leurs filets en le voyant, et le suivent pour devenir sous lui des pêcheurs d'hommes. Les sages le consultent dans l'ombre de la nuit, les femmes l'accompagnent et le servent à la clarté du jour. Tout malheur vient le trouver, toute blessure espère en lui, et la mort lui cède, pour les rendre à leurs mères, des enfants déjà pleurés. Il aime saint Jean, le jeune homme, et Lazare, l'homme mûr. Il parle à la Samaritaine, et bénit l'étrangère. Une pécheresse embaume sa tête et baise ses pieds, une adultère trouve grâce devant lui. Il confond la vaine sagesse des docteurs, et chasse du temple ceux qui faisaient un lieu de trafic du lieu de la prière. Il se dérobe à la multitude qui veut le proclamer roi, et, lorsqu'il entre à Jérusalem précédé des hosannah qui saluent en lui le fils de David et le rédempteur du monde, il y entre sur une ânesse recouverte des habits de ses disciples. La Synagogue le juge, la Royauté le méprise, Rome le condamne; il meurt sur une croix en bénissant le monde, et le centurion qui le voit mourir entre les insultes de la foule et les blasphèmes des grands, reconnaît, en frappant sa poitrine, qu'il est le Fils de Dieu. Un tombeau le reçoit des mains de la mort; mais, le troisième jour, ce tombeau, gardé par la haine, s'ouvre de lui-même et laisse passer triomphant le maître de la vie. Ses disciples le revoient; leurs mains le touchent et l'adorent, leur bouche le confesse; ils reçoivent de lui ses dernières instructions, et, tout ce qui doit être visible étant consommé pour l'homme, le Fils de Dieu et le fils de l'homme prend sur une nuée le chemin du ciel, laissant à ses apôtres le monde à vaincre. Bientôt Pierre, le pêcheur, tout illuminé des commotions de l'Esprit-Saint, descend aux portes du cénacle et harangue la multitude, étonnée de l'entendre, malgré la diversité de ses origines et de ses langues. Paul, le persécuteur, ne tarde pas à paraître à côté de lui; il porte le nom de Jésus aux nations, dont il est l'apôtre; Antioche se possède, Athènes l'écoute, Corinthe le reçoit, Éphèse le chasse et le bénit, Rome enfin touche ses chaînes et abreuve de son sang sa glorieuse poussière. Jean, le plus familier des disciples du Christ, l'hôte sacré de sa poitrine, se tient debout sur les rivages de Pathmos, et, le dernier des prophètes, il annonce à l'Église ses transfigurations dans le malheur et la gloire jusqu'à la fin des siècles.
L'histoire de Jésus-Christ se partage ainsi en trois périodes distribuées en quatre mille ans : les temps prophétiques, les temps évangéliques et les temps apostoliques. Dans la première, Jésus-Christ est attendu et préparé; dans la seconde, il se manifeste, vit et meurt au milieu de nous; dans la troisième, il fonde son Église par les apôtres, qui ont vécu avec lui, qui ont reçu ses enseignements et hérité de ses pouvoirs. Ce tissu ne s'interrompt jamais et porte en lui par lui-même la démonstration de sa vérité. Mais autre chose est de sentir la vérité d'une preuve, autre chose de se nourrir de la vérité sentie. De même qu'il y a deux moments dans l'amitié, celui où l'on s'assure que l'on nous aime, et celui où l'on jouit du bonheur d'être aimé, il y a aussi dans la vie surnaturelle du christianisme deux moments distincts, celui où l'on reconnaît Jésus-Christ dans la divinité de son histoire, et celui où l'on s'abandonne à l'ineffable douceur de cette histoire vérifiée. À ce second moment, les doutes se sont enfuis, la certitude est maîtresse; on ne cherche plus, on n'examine plus, on ne s'offense plus : l'histoire devient parole, la parole même de Dieu, et cette parole coule dans l'âme comme un fleuve de lumière et d'onction. Elle pénètre jusqu'aux dernières fibres de nos plus lointaines puissances, comme le sang qui anime nos veines se fait jour jusqu'aux extrémités de nos plus mystérieux organes; elle nous dégoûte de tout autre aliment spirituel, ou plutôt tout ce que nous lisons et tout ce que nous pensons se transfigure au contact de ce flot de grâce et de vérité qui nous vient de l'Écriture, et, par l'Écriture, de l'esprit même de Dieu.
Lorsque je lus les Écritures pour la première fois, je n'avais pas la foi : aussi n'est-ce pas l'impression du croyant que j'éprouvai, mais celle de l'homme de bonne volonté. Il me parut que j'avais entre les mains un livre très-divers, écrit à de longs intervalles par des hommes très-différents, mais que tous ces fragments réunis formaient un seul corps d'une grande beauté. Toutefois, il m'est difficile d'exprimer ce que je ressentis, parce que le souvenir de cette première lecture a été comme absorbé par le sentiment que j'en ai reçu depuis. C'est aujourd'hui, après trente ans de foi, que les Écritures me sont vraiment connues, à ce degré du moins où le commun des âmes peut atteindre. La Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome sont, avec les livres historiques qui les suivent, un vaste récit des origines du monde, de l'humanité, du peuple de Dieu, de son culte et de sa législation, de ses guerres et de ses vicissitudes : rien de comparable ne se rencontre dans aucune littérature profane, et le caractère surnaturel de la narration perce partout aux yeux de la raison aussi bien qu'à ceux de la foi. L'émotion n'y tient qu'une faible place; ce n'est pas un drame où le cœur est ébranlé comme par une musique, et où les larmes coulent de source au-devant du récit : c'est l'histoire d'une humanité encore enfant, grave, simple, monumentale, éclairée par la main de Dieu dans les grandes lignes de ses événements, couverte du voile des temps et des mœurs antiques, et où l'homme de nos jours demeure étranger par tout ce qui est en lui d'éphémère et de personnel. On entend, dans cette lointaine atmosphère, la voix de Dieu qui crée, la chute de l'homme qui tombe, le bruit d'un monde qui se corrompt et qui est puni de mort, le gémissement de la justice divine contre les cités coupables, et la promesse d'un libérateur qui se fortifie et se précise à mesure qu'on avance dans ce large et insondable horizon. Tout y est calme, solennel et sans hâte; aucun trait de passion n'y trouble la sérénité des choses et du langage; l'historien sacré ne songe qu'à Dieu, au peuple de Dieu et au salut du monde. Du haut de cette pensée, il voit passer les siècles et les générations sans s'émouvoir d'autre chose que de la gloire et de la miséricorde divines. On se croirait dans un désert avec le soleil pour compagnon, tant le fond de ces livres est immobile, lumineux et aride tout ensemble. Jamais le côté faible et ardent de notre être n'y trouve son aliment. C'est à peine si çà et là, dans quelque fragment d'une histoire plus proche de nous, nous sentons légèrement s'émouvoir la brise de l'humanité. Joseph retrouvant ses frères qui l'ont autrefois vendu, Tobie embrassant son vieux père après une longue absence et de plus longues alarmes, les Machabées délivrant leur patrie du joug de l'étranger : ces scènes et quelques autres nous ramènent au foyer de notre nature, mais rarement et avec une sorte de divine parcimonie. Quand je lus ce fameux Cantique des cantiques, que Voltaire appelait avec tant de goût une chanson de corps de garde, je fus étonné de demeurer si froid devant une si grande et si orientale nudité d'expression; je me demandai pourquoi, pensant avoir trouvé le seul morceau de la Bible qui fût un champ pour les émotions passionnées, je n'éprouvais rien que de calme et de pur. C'est que l'Écriture, tout inspirée de Dieu qu'elle est, ne communique rien que de Dieu. Même quand elle emploie le langage de la passion, c'est Dieu qui parle en elle, et le cœur humain qui s'y reflète n'en laisse apercevoir que la part divine, celle qui en est le fond éternel et la beauté incorruptible. C'est pourquoi la première lecture de l'Écriture n'émeut pas; il faut y revenir patiemment et longtemps; il faut s'y exercer et s'y nourrir pour en saisir le goût; il faut vaincre l'esprit de la chair, comme parle l'apôtre saint Paul, avant de connaître et de sentir l'esprit de Dieu, et la vie n'est pas longue pour cette initiation. Le laboureur attend que la terre lui rende le fruit de ses semailles; le mineur ne s'arrête pas à l'ouverture du sol, il creuse, il descend, il fouille la terre de ses mains sanglantes, et ce n'est qu'au fond du puits que la richesse lui apparaît. L'Écriture est un puits creusé par la main de Dieu : allez jusqu'au fond, et le trésor sera pour vous.
C'est donc vainement que je demanderais au lecteur de s'asseoir pour la première fois en face de la Bible avec un sentiment d'aise et de plaisir personnel. Le miel n'y coule pas le long des pages; rien de ce qui tient à l'homme n'y est flatté. Tous les intérêts de curiosité vulgaire qui nous attachent aux compositions humaines manquent à ce premier abord du livre sacré, et, si le lecteur ne se prend pas de haute lutte, s'il n'est pas chrétien ou philosophe, je veux dire inondé de foi ou de respect, il sera tenté de fermer le livre ou de ne l'ouvrir que par un insouciant amour de savoir. Je l'y engage cependant, et voici pourquoi.
Il y a dans les livres de Moïse et dans les livres historiques de l'Ancien Testament, pris à part, un mérite supérieur d'originalité, de grandeur et de narration, qui les place au premier rang dans les écrits de même genre. C'est peu de dire que les civilisations de l'antiquité n'ont pas d'annales aussi vénérables par leur date et par leur caractère, puisque les livres les plus anciens qui nous restent, après les livres de Moïse, sont les poèmes d'Homère, postérieurs au Pentateuque de cinq siècles au moins : c'est peu de le dire, car les livres de Moïse ne l'emportent pas seulement par l'ancienneté de la rédaction, mais par la simplicité du récit, l'absence de toute fiction fabuleuse, par je ne sais quel accent de paternité qui tient à la fois du père, du roi et du prophète. L'homme a beau vieillir, il ne perd jamais le souvenir d'une main posée avec autorité et douceur sur ses premières années, et il aime à la sentir dans sa mémoire, même quand elle n'y a pas laissé des traces de vertu. Bien plus donc, quand un père a été juste, intelligent, héroïque et inspiré de Dieu, quand il a fondé dans le désert, en combattant et en mourant, une nation qui devait durer quatre mille ans, l'enfant de cet homme, si loin qu'il en soit par le temps, reconnaît toujours en lui une puissance de sang et de génie qui n'a d'égale en aucun peuple et à aucun âge. Si les Hébreux avaient été un peuple comme un autre, ils auraient depuis longtemps perdu jusqu'à la mémoire de leur nom, absorbés par l'universelle conquête de la civilisation chrétienne. C'est le sang de Moïse qui les a conservés, comme c'est le sang du Christ qui les conservera.
Lisez donc les livres de Moïse et les livres historiques de l'Ancien Testament, lisez-les à loisir, sans hâte aucune, en vous souvenant que vous lisez le plus antique des monuments de l'esprit humain. Arrêtez-vous quand le récit vous fatigue; revenez quand le recueillement et le repos auront rafraîchi votre âme. Buvez peu, mais fréquemment. Songez que le monde est sorti de ces pages et que votre civilisation la plus avancée ne sera jamais qu'un commentaire du Décalogue et des prophéties.
Cependant, lorsque vous arriverez aux Psaumes de David et aux Prophètes, un monde nouveau s'ouvrira devant vous. La prose fera place à la poésie, le récit à l'enthousiasme, et l'homme de Dieu, pénétré du souffle qui inspire et qui soulève, ne touchera plus la terre que par intervalle. Là est la grande poésie biblique, le chant des chants, la lyre que tout le monde connaît même sans l'avoir entendue. À ce point de l'Écriture, le cœur qui battait à peine en est saisi, et, s'il est capable de s'ouvrir, il se rend à une admiration passionnée qu'il n'a encore connue qu'en lisant Homère ou Virgile. Mais, en lisant Homère et Virgile, on sentait que l'homme de génie était une extrémité de notre nature, une sorte de musique tirée de notre propre fonds pour nous enchanter nous-mêmes. Ici c'est bien au delà : ce n'est plus l'homme qui chante ses propres douleurs et ses propres joies; c'est un être transporté hors de lui-même par la vision de Dieu. Il voit Dieu, et ce qu'il exprime avec les restes d'une voix humaine brisée par cette présence, aucune autre voix ne saurait le dire. C'est le ciel parlant à la terre, non pas avec le calme de la toute-puissance, mais avec une tendresse infinie que la corruption de la terre a changée en douleur. C'est un Dieu qui appelle un peuple infidèle et bien-aimé; c'est un père qui supplie, qui menace, qui pleure, qui gémit; c'est un prophète qui voit passer les siècles devant lui et qui assiste au spectacle de la création renouvelée dans la justice; c'est un roi pécheur et repentant qui confesse ses fautes et demande grâce; c'est un juste abandonné qui n'a plus que Dieu pour ami; c'est un pasteur qui veille et qui espère; c'est un cœur qui déborde d'amour, de plaintes et de bénédictions. Toute l'Écriture est belle, mais les Psaumes et les Prophètes en sont la cime de gloire, et c'est là que David et Isaïe, assis dans la lumière qui les emporte, attendent le voyageur chrétien pour lui donner le dernier baptême de la foi et de l'amour.
D'où vient, me direz-vous, cette puissance des psaumes et des prophéties? Peut-on s'en rendre compte? Oui, mon cher Emmanuel, on peut s'en rendre compte, et la source de cette éloquence est dans les rapports qu'elle a avec Jésus-Christ. Considéré dans les livres de Moïse et l'histoire du peuple hébreu, Jésus-Christ se cache sous les événements; il en est l'âme et le but, mais d'une manière cachée qui n'apparaît que par la révélation des temps et des faits. Il faut percer l'enveloppe pour l'atteindre, et, quand on l'a atteint sous cet épais tissu d'actes, de rites et de lois qui le recouvrent, le rayon de sa face n'est encore qu'une lueur empruntée à de lointains et mystérieux reflets. Mais dans les psaumes et les prophéties, le voile tombe, le mystère s'éclaircit, la personne de Jésus-Christ se dessine, on l'aperçoit naissant d'une vierge, on suit ses traces et ses douleurs, on assiste à sa mort, on le voit triompher au troisième jour, et, assis à la droite de son père, gouverner de là l'Église et le monde jusqu'à la fin des siècles. Mais ce n'est pas cette clarté seule qui donne aux psaumes et aux prophéties l'émotion qu'ils nous communiquent; c'est l'amour qui perce à travers la lumière. Il ne suffit pas de voir les choses, il faut les aimer; les voir éclaire, les aimer transporte, et rien ne nous emporte au delà de nous-mêmes comme le spectacle d'un homme embrasé de Dieu en se penchant sur le berceau et la croix de Jésus-Christ. Il y a dans cet amour une force qui n'a pas d'analogue, pas même dans l'amour de la mère et de l'épouse, parce que l'objet en est infini, et que la nature ne peut rien de comparable à ce que fait la grâce. Tout ce que le génie a fait de plus grand au service de la nature; les chants d'Homère sur la colère d'Achille, ceux de Virgile sur les malheurs d'Énée, les gémissements de la Phèdre de Racine; Roméo et Juliette de Shakespeare; le Lac de Lamartine, avec ses eaux, ses rives et sa bien-aimée; tout cela n'est rien auprès du Miserere de David, des Lamentations de Jérémie et du cinquante-troisième chapitre d'Isaïe. Où donc est la raison de cette différence, si ce n'est dans l'objet de l'amour qui a inspiré ces deux ordres de poésie? Quand Achille a pleuré son ami mort au combat, quand Énée a perdu les rives de la patrie, quand Phèdre s'est confessée à elle-même l'horreur de sa passion, quand Roméo et Juliette se sont endormis du sommeil de leur amour, et quand la bien-aimée de Lamartine a tourné les yeux pour la dernière fois sur les eaux qui ont bercé ses confidences, la muse de l'homme est à bout. Elle a épuisé tout ce qui est en elle de fécond et de tendre; elle retombe flétrie au bord de ces tombeaux qu'elle a enchantés un moment, et il ne lui reste, dans un éternel veuvage, que le souvenir de sa propre voix. Mais quand David a pleuré son péché, quand Jérémie a pleuré sur Jérusalem, quand Isaïe a vu de loin la passion de son Sauveur, leur âme n'a pas été amoindrie de tout ce qu'elle a donné; la source où ils ont puisé a grandi en eux avec les flots de leur parole, et, bien plus heureux que les poètes de l'homme, ils n'ont pas laissé à des tombeaux la garde de leur mémoire, mais à des autels. À ces autels, dressés par tout le monde chrétien, s'assied un homme et se tient debout un peuple : l'homme, c'est le prêtre; le peuple, c'est nous tous. Ni cet homme ni ce peuple ne sont des archéologues occupés de ruines; ce sont des croyants, des adorateurs, des suppliants, qui tous les jours redisent les psaumes de David dans les mêmes lieux et avec la même foi que les Lévites de Jérusalem, à trois mille ans d'intervalle, et qui prient Dieu, le Père de Jésus-Christ, avec les mêmes accents dont les prophètes ont prié le Père du Messie, leur Sauveur et le nôtre.
Les psaumes et les prophéties sont la grande lecture du chrétien. Nulle littérature ne l'emporte sur celle-là; nulle ne saurait à ce point nourrir l'âme et lui donner le pain du ciel dans le pain de la terre. Mais le moment capital de l'Écriture n'est pas là; il est dans l'Évangile, c'est-à-dire dans le récit vivant et personnel de la vie du Christ. Jusqu'ici Jésus-Christ ne nous était apparu que dans la prophétie; il n'avait parlé que par la bouche de ses envoyés; il ne s'était révélé qu'à des élus, et dans ces élus qu'à une part de leur âme. Mais voici que le voile est tombé pour toujours, et que ce qui était caché dans le plan de Dieu, vaguement entrevu par la raison, clairement saisi par les prophètes, se manifeste au monde sous sa forme véritable et sensible. Un homme a paru, Dieu lui-même, et nous allons l'entendre.
Quant à l'Évangile, il n'a pas besoin de ces précautions. On peut être jeune, passionné, rempli du monde et de soi-même, l'Évangile saura bien nous dire sa parole : non pas que notre premier mouvement soit de le comprendre et de l'aimer; mais, si éloigné que l'on soit du Christ par la foi ou les mœurs, il est impossible de ne pas éprouver devant cette figure lumineuse et clémente un des plus grands coups qui aient jamais été frappés à la porte d'une âme humaine. Je ne sais qu'une chose à mettre à côté : c'est la première vue des Alpes à l'un de ces moments où la neige, le ciel, le soleil, la verdure et les ombres se sont donné un accord parfait. On s'arrête, et il vous échappe un cri. Il en est de même de l'Évangile; il arrête et il fait jeter un cri.
Or, qu'est-ce que l'Évangile? C'est l'histoire d'un homme tel que la terre n'en avait pas vu et n'en reverra jamais. Je ne dirai rien de plus. C'est un homme qui est né pauvre, qui a vécu pauvre, et qui est mort pauvre; qui, de sa pauvreté même, n'a pas fait un piédestal à aucune grandeur; qui n'a jamais écrit une seule ligne, prononcé un seul discours devant une grande assemblée, commandé une seule bataille, gouverné un seul peuple, exercé aucun des arts qui font la renommée, et qui cependant a rempli le monde de son nom et de sa présence, avec une étendue et une durée qui ne laissent derrière elles aucune place à quoi que ce soit d'humain. Tous les grands hommes font un moment de lumière, puis retombent dans l'obscurité de leur tombeau. Lui seul a été un astre fixe et croissant; et, si l'univers continue de subsister après deux mille ans de christianisme, ce n'est que pour achever de s'éclairer au flambeau d'une vie dont rien n'a égalé ni la clarté ni la chaleur.
Mais ouvrons l'Évangile, il parlera mieux que moi.
Écoutez les premières paroles qui s'y rencontrent : c'est Jésus-Christ qui dit à son précurseur saint Jean-Baptiste, lequel voulait le détourner de recevoir le baptême de pénitence : Laissez faire pour le moment, car il est convenable que nous accomplissions ainsi toute justice (1).
Voilà une parole. Je ne vous l'explique point, je ne l'orne de rien; vous la comprendrez si vous pouvez. Plus loin, après un jeûne de quarante jours au désert, tenté par le démon qui lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, dites que ces pierres se changent en pains, il répond : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (2).
Plus loin encore, du haut d'une montagne de Galilée, s'adressant à la foule qui le suit, il dit d'une voix que personne n'avait encore entendue : Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux (3).
Vais-je citer tout l'Évangile? Si je voulais en extraire tout ce qui est digne d'être montré en dehors du cadre où il est serti, je le citerais tout entier. Mais je ne puis pas tout dire, et je ne puis non plus faire un choix : ce serait convenir que Jésus-Christ a dit quelque chose de meilleur qu'autre chose, ce qui serait aussi mal penser que mal juger. Je me contenterai de quelques mots semés au hasard, parmi des passages qui se rapportent à des occasions différentes.
Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur (4).
Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait (5).
Aimez vos ennemis (6).
Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui l'autre (7).
Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la pierre le premier (8).
Qui de vous me convaincra de péché (9)?
Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai (10).
Celui qui veut être le premier entre vous sera votre serviteur, comme le fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs (11).
(1) S. Matth., III, 15. -- (2) Ibid., IV, 4. -- (3) S. Matth., V. -- (4) S. Matth., VII, 12. -- (5) S. Matth., V, 48. -- (6) Ibid., V, 44. -- (7) S. Matth., V, 39. -- (8) S. Jean, VIII, 7. -- (9) S. Jean, VIII, 46. -- (10) S. Matth., XI, 28. -- (11) S. Matth., XX, 27.
Quiconque s'humiliera sera élevé (1).
Pais mes brebis (2).
Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Je vais vous y préparer une place, et après que je m'en serai allé et vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis vous y soyez aussi (3).
Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie (4).
Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi; cependant que votre volonté se fasse et non pas la mienne (5).
Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (6).
Je n'ajoute rien.
Voulez-vous que je vous montre une page d'un autre genre et peut-être plus belle encore? Écoutez la parabole de l'Enfant prodigue :
Un homme avait deux fils, dont le plus jeune dit à son père : Mon père, donnez-moi la part du bien qui me revient. Et le père leur fit le partage de son bien. Peu de jours après, le plus jeune de ces deux fils ayant amassé tout ce qu'il avait, s'en alla dans un pays éloigné, où il dissipa tout son bien en excès et en débauches. Après qu'il eut tout dépensé, il survint une grande famine dans ce pays, et il commença à tomber dans l'indigence. Alors il s'en alla, et se mit au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya dans sa maison des champs pour y garder les pourceaux. Et là il eût souhaité se remplir des cosses que les pourceaux mangeaient; mais personne ne lui en donnait. Enfin étant rentré en lui-même, il dit : Combien y a-t-il de mercenaires dans la maison de mon père qui ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim! Il faut que je me lève et que j'aille trouver mon père, et que je lui dise : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils; traitez-moi comme l'un de vos mercenaires. Il se leva donc, et alla trouver son père. Lorsqu'il était encore bien loin, son père l'aperçut et fut touché de compassion, et, courant à lui, se jeta à son cou et le baisa. Et son fils lui dit : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. Alors le père dit à ses serviteurs : Apportez promptement la plus belle robe et l'en revêtez; mettez-lui un anneau au doigt et des souliers aux pieds. Amenez aussi le veau gras et le tuez; mangeons et faisons bonne chère, parce que mon fils que voici était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé. Et ils commencèrent à faire bonne chère.
Or, le fils aîné, qui était dans les champs, revint; et lorsqu'il fut proche de la maison, il entendit les concerts et les danses. Et il appela un des serviteurs, à qui il demanda ce que c'était. Le serviteur lui dit : Votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras parce qu'il l'a recouvré en bonne santé. Ce qui l'ayant mis en colère, il ne voulait point entrer. Son père donc, étant sorti, le pressait d'entrer. Mais il répondit à son père : Voilà tant d'années que je vous sers, sans avoir jamais contrevenu à aucun de vos commandements, et cependant vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis. Mais aussitôt que votre fils, qui a mangé son bien avec des femmes perdues, est revenu, vous avez tué pour lui le veau gras. Mais le père lui dit : Mon fils, vous êtes toujours avec moi et tout ce que j'ai est à vous. Mais il fallait faire un festin et nous réjouir, parce que votre frère était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé (7).
(1) S. Matth., XXIII, 12. -- (2) S. Jean, XXI, 17. -- (3) S. Jean, XIV, 1, 2, 3. -- (4) S. Jean, XVII, 1. -- (5) S. Matth., XXVI, 39. -- (6) S. Luc., XXIII, 34. -- (7) S. Luc., XV, 11.
À cette page, on pourrait en ajouter mille qui ne sont pas moins belles, et ce sont celles précisément que je ne cite pas, parce qu'elles n'ont pas le même genre de beauté. Mais celle-là me suffit. Que faut-il de plus? Le seul génie ne dicte pas de telles choses, et le ciel, qui les a dictées, ne se manifestera jamais dans un accent qui surpasse le langage. De la terre, il n'arrive jusqu'à Dieu que le gémissement et la plainte; du ciel, il ne descend jusqu'à nous que la tendresse et le pardon : la parabole de l'Enfant prodigue est l'expression de ce pardon dans un récit qui ne sera jamais égalé, parce qu'il ne sera jamais surpassé dans son principe.
On pourrait citer beaucoup d'autres fragments de l'Évangile, et c'est un premier plaisir que nous laissons au lecteur.
Mais, après le récit de la vie publique du Christ, vient celui de sa passion et de sa mort. L'Évangile, si grand jusque-là, s'y élève au plus haut accent de l'histoire et de la poésie, c'est-à-dire de ce que l'homme a de plus vrai et de plus beau à la fois. J'hésite à y toucher par la parole, et j'en parlerai le moins que je pourrai. Quand Jésus-Christ eut achevé l'instruction de ses apôtres par le discours qui est rapporté dans les chapitres 13, 14, 15, 16 et 17 de l'Évangile de saint Jean (le lecteur, pour Dieu, ne manque pas de le lire); quand il se fut rendu à un jardin situé au delà du torrent de Cédron, ses ennemis vinrent à lui, munis de soldats de la garde du temple, et Judas, l'un de ses disciples, le trahit par un baiser. Vous savez le reste, et à peu près tout le monde le sait. On l'arrête, on le juge, on le condamne, on le lie, on le fouette, on le couronne d'épines, on le charge de sa croix, et il meurt entre deux malfaiteurs. Ce récit, fait si simplement par les Évangélistes, a traversé le monde : le monde se partage entre ceux qui y croient et ceux qui n'y croient pas, et les incrédules aussi bien que les fidèles n'ont jamais entendu cette histoire sans en être émus. Comment est-ce possible? Comment une telle chose est-elle arrivée? Comment cet homme, en mourant sur une croix, entre les cieux et la terre, a-t-il pris possession de l'admiration universelle, et comment le récit de sa fin, plus que celui d'aucune autre, a-t-il trouvé le chemin de tous les cœurs? Je ne vois à cela qu'une seule raison. C'est que l'homme qui est mort sur la croix était un juste, et non pas un juste ordinaire, mais un juste qui ne laisse rien à penser contre lui. Tout y est pur; le regard n'y trouve aucune ombre. Une vie sans tache, une science sans erreur, une charité sans bornes, un courage sans faiblesse, l'entier sacrifice de soi : voilà ce qui s'y voit, et cela suffit pour expliquer cette divine sympathie que la mort du Christ a obtenue de ses contemporains et de la postérité. Le juste émeut toujours, quel que soit le sort que Dieu lui fait, comme le méchant, même au comble de sa fortune, laisse après lui je ne sais quoi de triste. Mais un juste innocent qui meurt du dernier supplice sans l'avoir mérité atteint au sommet du pathétique, et, s'il a vécu et parlé comme le Christ, le monde entier ne sera qu'un écho affaibli de son histoire.
C'est sa propre bouche qui vous dira sa pensée, ses regards qui vous diront son amour, sa main qui pressera la vôtre pour vous encourager en vous bénissant. Vous le verrez naître dans le silence d'une nuit, sur la paille d'une étable, et vous lui apporterez avec d'humbles bergers les prémices de l'adoration du genre humain. L'Orient, terre antique des ressouvenirs, enverra visiter son berceau, et, dès cet éveil d'une gloire qui doit remplir le monde, le sang innocent coulera pour l'étouffer. Une terre impure recevra dans l'exil l'enfant qui purifiera tout et fera de l'univers une seule patrie. Vous reviendrez avec lui au toit de ses ancêtres, non plus le palais de David, dont il est le dernier fils, mais l'obscure maison d'un artisan qui vit de ses mains, et là vous admirerez trente ans de silence et de paix. Rien ne troublera cette longue préparation, jusqu'au jour où une voix retentira dans le désert : Préparez la voie du Seigneur et rendez droits ses sentiers (1). Jésus-Christ obéira à ce cri d'un prophète; il sortira de Nazareth et descendra aux bords du Jourdain, où la foule, attirée par l'homme des solitudes, se pressait autour de lui en lui demandant le baptême du repentir. Il s'y plongera comme eux, et, quand il remontera au-dessus des eaux, le ciel s'ouvrira sur sa tête et on entendra cette voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis ma complaisance (2). Vous reconnaîtrez le Fils de Dieu; vous le suivrez sur les pas de ses apôtres; vous vous joindrez au peuple immense qui l'accompagnait dans les campagnes de la Galilée, et vous entendrez la parole du salut tomber de ses lèvres sacrées. Vous serez au nombre des convives du festin de Cana et des cinq mille hommes qui furent rassasiés par cinq pains d'orge dans la solitude. Vous verrez couler sur Lazare les larmes de son amitié, et vous pleurerez vous-même de douleur et de joie dans le récit de la dernière semaine de sa vie. C'est à Jérusalem qu'elle commence, une palme à la main, parmi les Hosanna du triomphe; elle finira sur un gibet, entre les acclamations de la haine. Des mystères inconnus à l'homme s'accompliront dans la dernière scène de son dernier repas; Pierre le pleurera, Judas le trahira, tous fuiront, et ce sera entre les mains de Jean, de Marie et de Magdeleine qu'il trouvera le dernier adieu de la terre. Il montera au ciel après avoir donné ses instructions suprêmes; le Saint-Esprit descendra pour achever l'édifice de l'Église, et les actes de cette fondation miraculeuse vous seront racontés par la plume d'un des compagnons de saint Paul.
(1) S. Matth., III, 3. -- (2) S. Matth., III, 17.
Après l'Évangile, il semble que l'Écriture ne puisse plus rien nous donner. Il n'en est pas tout à fait ainsi, cependant, et dans les Épîtres de saint Paul l'âme du chrétien trouve encore un aliment et une joie. Saint Paul ne ressemble à rien; il n'a d'analogue dans aucune littérature profane, ni dans aucune littérature sacrée. Il est seul, et d'une altitude qui déconcerte, dès les premières pages, toute créature en possession d'elle-même. D'autres ont vu Jésus-Christ naître dans une étable, parler dans la Judée, mourir sur une croix et monter au ciel : Paul ne l'a vu que dans un rayon descendu d'en haut, et qui l'a percé comme le glaive de l'épée; il ne lui a parlé que dans l'extase, il n'a entendu sa voix que du sein d'une nuée, et, quand il était ravi au troisième ciel, il ignorait lui-même si c'était dans son corps ou hors de son corps qu'il jouissait de la vue de son Dieu. Aussi, quand il essaie de nous rendre ce qu'il a vu, entendu, goûté, touché du Verbe de vie, il apporte dans l'expression de son apostolat quelque chose qui est le premier et le dernier accent de la foi chrétienne. David prédisait, Isaïe prophétisait, Jérémie pleurait, Daniel calculait l'heure de la promesse; les Évangélistes racontaient, les apôtres témoignaient : Paul, lui, a cru, et il vous dit le choc de sa croyance avec une force où il n'y a rien de l'art, rien de la science du discours, mais où la plénitude de l'homme déborde par tous les canaux de la parole. On ne sait si on admire sa dialectique ou son émotion; il est tout ensemble plus rigoureux qu'Aristote et plus passionné que Platon; il fait des enthymèmes qui arrachent les entrailles, des déductions qui font pleurer, et, lorsqu'il éclate tout à coup d'un mot qu'il n'a plus lié à un autre, on dirait que le ciel s'est ouvert par mégarde, et que l'éclair qui s'en est échappé ne tenait ni à la terre ni au ciel lui-même, mais à l'impatience du génie de Dieu cherchant à se faire jour dans un homme.
Paul a une langue à lui, une sorte de grec tout trempé d'hébraïsme, des tours brusques, hardis, brefs, quelque chose qui semblerait un mépris de la clarté du style, parce qu'une clarté supérieure inonde sa pensée et lui paraît suffire à se faire voir elle-même. Insouciant de l'éloquence comme de la lumière, il rebute d'abord l'âme qui vient à ses pieds; mais, quand on a la clef de son langage, et qu'une fois, à force de le relire, on s'est élevé peu à peu à l'entendre, on tombe dans l'enivrement de l'admiration. Tous les coups de sa foudre ébranlent et saisissent; il n'y a plus rien au-dessus de lui, pas même David, le poète de Jéhovah, pas même saint Jean, l'aigle de Dieu; s'il n'a pas la lyre du premier ni le coup d'aile du second, il a sous lui l'océan tout entier de la vérité et ce calme des flots qui se taisent. David a vu Jésus-Christ du haut de la montagne de Sion, saint Jean a reposé sur sa poitrine dans un banquet; pour saint Paul, c'est à cheval, le corps en sueur, l'œil enflammé, le cœur tout rempli des haines de la persécution, qu'il a vu le Sauveur du monde, et que, renversé à terre sous l'éperon de sa grâce, il lui a dit cette parole de paix : Seigneur, que voulez-vous que je fasse!
Saint Paul étudié et goûté, mon cher Emmanuel, les Écritures sont à vous. Vous les ouvrirez à la première page, et vous les lirez à votre aise dans l'ordre où la tradition de l'Église en a placé les livres. Vous arriverez ainsi à l'Apocalypse de saint Jean, qui est la prophétie du Nouveau Testament et de tout l'avenir de l'Église sur la terre. Je ne vous en dis rien. Saint Jean, dans cette vision fameuse, a vu tomber la Rome idolâtre, les monarchies chrétiennes se former des débris de l'empire romain, une puissance opposée au règne du Christ s'établir dans le monde, des chutes et des erreurs se succéder, et enfin s'ouvrir à la fin des temps la dernière et la plus formidable des persécutions, dont l'Église triomphera par le second avènement du Christ. Prise dans son ensemble, cette prophétie est d'une extrême clarté; mais, dans ses détails, elle échappe aux efforts qui veulent la suivre pas à pas et en appliquer les scènes aux événements accomplis. Ce travail plus ou moins ingrat n'aura de succès qu'aux derniers jours, lorsque, la destinée de l'Église touchant à son terme, l'œil de nos descendants remontera d'époque en époque le cours de tous nos malheurs et de toutes nos vertus. Jusque-là l'ombre entravera la lumière, et ce ne doit pas être un regret pour ceux qui vivent comme nous entre le passé et l'avenir de la foi, sous la splendeur des deux Testaments.